MAster and commander
Ci-dessous 2 critiques
Tiré de la série romanesque de Patrick O’Brien, ce film marque également le retour au premier plan de Peter Weir, cinéaste touche-à-tout au parcours très inégal. Sa mise en scène articule
remarquablement ici le grand spectacle et l’intime, l’épopée et la chronique pour aboutir à un excellent divertissement, digne de la flamboyance de l’âge d’or hollywoodien.
Chasse en mer
Nous sommes embarqués à bord du Surprise, vaisseau britannique qui a pour mission de neutraliser l’Achéron, mythique bateau français qui va exporter dans le Pacifique, la guerre qui ravage
l’Europe au début du 19ème siècle. On y suit donc la vie quotidienne du Surprise, à travers une galerie de personnages typiques tant moralement que physiquement. A commencer bien sûr par son
capitaine intrépide, Jack la Chance (interprété par un Russell Crowe très crédible dans une performance où l’outrance du rôle pouvait tourner au ridicule), marin légendaire et paternaliste,
admiré et aimé de ses hommes. On y suit également un médecin naturaliste, épris de découvertes scientifiques et plusieurs jeunes sous-officiers dévoués mais tourmentés par l’ambition ou par des
démons. Les couches les plus basses de l’équipage ne sont pas oubliées et on pénètre ainsi dans toutes les strates du bateau, de son noble leadership jusqu’à son prolétariat, dans un saisissant
raccourci d’une société anglaise profondément clivée en classes sociales.
C’est indiscutablement une des grandes qualités du film, sa volonté de description réaliste de l’existence de cette communauté hiérarchisée mais soudée par le code de l’honneur et des règles
immuables, faites de traditions et de superstitions. On pourrait en sourire tant cet aspect semble a priori idyllique mais le flegme et le respect qui émanent littéralement de tous ces marins,
indépendamment de leur origine, de leur position et de leur âge, les rendent véritablement attachants. Leur dévouement allant même jusqu’au sacrifice pour sauvegarder l’intérêt général.
Mais quoi de mieux qu’un adversaire terrifiant et invincible pour créer une profonde solidarité ? Si ces patriotes fervents prennent à cœur leur mission, au service du Roi dans son combat contre
Napoléon, leur sens du devoir est ici transcendé par la fascination mêlée d’effroi que leur inspire l’Achéron. C’est l’une des grandes idées du film, que l’on pourrait rapprocher du « Duel » de
Spielberg : on ne voit pratiquement rien du vaisseau français, si ce n’est une lointaine silhouette qui déchire les flots et attaque par surprise. C’est au sens premier du terme, un bateau
fantôme, obscure menace surnaturelle, qui apparaît soudainement pour mieux disparaître. C’est la figure même de l’Autre, qui inquiète d’autant plus que l’on ne connaît que très peu de choses sur
lui.
A la découverte du Monde
D’un postulat de western (la poursuite et le duel), on bascule subtilement dans un beau fantastique (l’irrationnel et les spectres). Capitaine Jack fait de cette chasse une affaire personnelle
(mélange de revanche, de sens exacerbé de sa tâche et d’accomplissement de soi), entraînant avec lui son équipage, prêt à le suivre au bout du monde. Et ils y arrivent, plus précisément aux Iles
Galápagos, Ailleurs merveilleux qui s’avère être le terrain de jeu de très belles robinsonnades poétiques et scientifiques. Le Monde n’est pas fini, il prend souvent les allures d’une page
blanche sur laquelle tout est à écrire. Le médecin symbolise cet Honnête Homme, explorateur passionné et fin. Le temps se suspend alors mais la quête doit s’achever. C’est l’objet de l’assaut
final, fruit de la ruse et du courage des hommes du Surprise. Ce morceau de bravoure est le dernier du film, qui en comporte bien d’autres, tous plus formidables les uns que les autres. Car le
film a un impératif de spectaculaire, qu’il remplit à la perfection. Quelques unes de ces séquences fortes feront date tant nous sommes pris au cœur de ces batailles maritimes, brinquebalés d’un
bout à l’autre du navire. Leur réalisme est saisissant et ne sent jamais la reconstitution virtuelle. La mise en scène de Peter Weir fait bien ressortir l’épaisseur humaine de ces combats féroces
face à l’ennemi et de ces épreuves contre une Nature en furie. Le spectacle de « Master and Commander » n’est pas celui des parcs d’attraction mais celui des espoirs et de la souffrance des
hommes.
Le cœur des hommes sans limites
Reprenant avec quelques libertés l'un des romans de la saga maritime de Patrick O Brian, Master and commander - De l'autre côté du monde décrit le combat acharné, en 1805, entre un navire de la Royale Navy dirigé de main de maître pas le capitaine Jack Aubrey (Russell Crowe) face à l'Acheron, frégate de corsaires français à la botte de l'armée napoléonienne. Le changement de nationalité de l'ennemi (américain dans le roman, et donc français à l'écran), s'il paraît à peu près évident dans la logique de production d'un film soutenu par trois grands studios hollywoodiens, ne ruine en rien la véracité historique et l'extrême richesse de ce récit épique, valeureux, et d'une force inouïe.
Film d'une rigueur néanmoins défaite de la plupart des actuels archétypes de studio, Master and commander illustre la chasse implacable d'un homme qui, de manière quasi obsessionnelle, n'hésite pas à mettre en danger son navire et ses hommes pour l'honneur et la défaite de l'ennemi. Plus qu'une quête personnelle, ce qui est en question est une vision du monde, entre une peinture de l'homme face aux éléments et - au-delà de la conquête et des querelles - une représentation de l'Histoire, arc-boutée entre superstitions et pensées issues des Lumières. Par le détour de cette grande saga maritime, Weir invite à une réflexion sur la filiation et la dette. En miroir d'une histoire qu'on enterre festivement chaque jour, Master and commander nous ramène violemment en arrière sans ambages. Ici les sergents sont encore des enfants parce qu'ils sont fils d'amiraux ou autres capitaines. La hiérarchie est monarchique, nette, coupante et peu discutable. Pour que le peuple marche avec confiance, il lui faut lire dans le regard de son chef une foi inébranlable, quitte à le suivre jusqu'à la mort, dans le sang des armes blanches et boulets de canon. Film rude où l'éducation se fait le sabre au poing plus que le calame à la main, il nous délivre sans pointillés et avec passion la folie et la grandeur des hommes dans ses luttes acharnées.
Entre des batailles saisissantes où rarement ont été filmés avec autant de force les fracas destructeurs et massifs de l'impact d'un obus ou d'un abordage, et une plage calme recelant la plénitude du précieux plaisir de la découverte, se dévoile un monde d'hommes virils baigné d'une métaphysique largement inspirée d'Herman Melville. Le beau personnage du chirurgien Stephen Maturin (Paul Bettany), avec qui Jack Aubrey partage les trésors de la musique, relaie les idées d'une science encore balbutiante et permet d'intégrer au récit, avec finesse, les bouleversements latents qui alors s'empreignent de l'héritage de la fin du XVIIIème.
Fresque réaliste où aucun détail n'échappe à l'œil de Peter Weir, le film dégage, dans un style d'incorruptible où la mise en scène et l'esthétique n'ont pas lésiné sur la dépense (luxe des décors, costumes, etc), l'inoubliable parfum d'un temps où l'exploration du monde conservait encore sa part de secret. Spectaculaire, passionnant, saisissant, Master and commander est une œuvre aussi inattendu qu'inespéré. Le talent du cinéaste australien, dont il pouvait paraître difficile d'attendre de nouveau quelque chose après qu'il eut signé une ineptie telle que Le cercle des poètes disparus (célébration douteuse et naïve de la poésie comme méthode d'épanouissement et voie vers la liberté servie par le mielleux et dégoulinant Robin Williams), est étonnant. Autant dans d'époustouflantes scènes d'actions qui préfèrent privilégier l'idée de la violence au combat plutôt que sa lisibilité en fragmentant l'espace, que dans de sublime scènes extérieures, qui captent l'horizon et les paysages comme autant de plans définissant le cœur des hommes, où la nature est la compagne indomptable dans laquelle ils se confondent, Weir fait preuve d'une lucidité et d'un regard d'esthète. Jouant sur cette dualité toute maritime entre le calme et la tempête, tout en multipliant et déplaçant les motifs, le rythme que procure le film est à l'image de ce parcours dialectique. Entre confusion et contemplation, action et inaction, oubli nécessité par l'urgence de la survie et ennui, entre la mer et la terre, les anglais et les français, le capitaine (homme d'action et fin stratège) et le chirurgien (homme de science et philosophe), tout y est en opposition, et donc profondément humain.
Master and commander est l'œuvre d'un homme qui aime regarder vers l'horizon et tente de se souvenir de ce qu'était un monde qui croyait bien au-delà de lui-même. Un film qui ne s'accommode pas de la limite et tend au dépassement, qui veut croire, encore, à tout prix. Il nous dit que Dieu n'est peut-être pas mort, pas tout de suite, que tant qu'il y aura du cinéma, il y aura toujours la possibilité d'en évoquer la mémoire, même par mille et un détours. Qu'il est toujours possible de transmettre à ses enfants nos vieux rêves, nos récits et de les vivre, même si ce n'est plus qu'en images.
Master and commander : de l'autre côté du monde
Un film de Peter Weir
D'après un roman de Patrick O Brian.
Scénario de Peter Weir et John Collee.
Avec : Russell Crowe, Paul Bettany, James D'Arcy, Edward Woodball, Chris Larkin.
Sortie nationale le 31 décembre 2003
Jeunes de Saint Christophe de Javel